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Romancière, poète

 

 J'air

 

Dernière fin du monde avant le matin

 

20 mai 2006 6 20 /05 /mai /2006 19:56

Un filet blanchâtre s'écoule du coin de l'un des yeux de la magicienne, et ce qui lui reste de dents laisse voir ; ici le sang séché sur un trou qui, jadis, devait contenir une canine ; ça et là des noirceurs pourries humidifiées de salive. Son sourire est triste et doux. Avec son fichu, ses sourcils remontés dans la ferveur qui se veut toucher la pitié des bonnes gens, l'échine voûtée ne parvient pas à masquer la robustesse des épaules. Je ne veux pas qu'elle me touche. Mais je suis obligée de m'approcher pour comprendre ce qu'elle me dit. Les rares mots en français qu'elle prononce, sortis de sa langue que l'accent assassine, ne sont que purée vaseuse. Je lui fais répéter chaque fois et chaque fois mon cœur se soulève. Au fil des minutes, je m'habitue. Ses griffes sales deviennent des mains, son visage, un visage et, sa présence, une humanité. « Tu as perdu quelqu'un ? » me demande-t-elle. Je lui réponds oui, il y a longtemps. Elle me dit que je suis fatiguée. Qu'il faut que j'aille voir un docteur. « Je suis malade ? » m'inquiété-je. « Non, pas malade, pas malade, toi très fatiguée. » Juste. Ma vie s'est émiettée et la moitié, seule, est restée au fond du sac. Je l'entends crier dans ma tête, l'ouragan de mes aveux, qui martèle, mes paradoxes, mes impossibilités. « Tu as un homme. Il te veut toi. Toi-même-seule. Sans ta famille, sans ta maison, tu as un petit enfant, hé ? Il veut toi, que toi pour lui. » Je ne reconnais pas là mon amant. Lui aime ceux de mon foyer, mes autres amours. Il y aurait même peu à nous installer tous ensemble, si nous nous écoutions. Sans quoi, oui. Il partira.  Je sais cette fatalité. Elle nous ronge. Nos impuissances sont trop aiguisées pour les liens qui nous portent. « Tu ne veux pas commander, toi ! » Je ne comprends pas. A-t-elle dit « commander » ? Je fais répéter. « Tu ne veux pas commander  » répète-t-elle donc avec calme, avant de poursuivre : « Tu as belle tête, toi travail, toi mari travail, toi veux pas commander les autres filles elles t’aiment pas. Toi travail aussi maintenant bloqué. Qu’est-ce que c’est ? Ton travail ? » Je ne sais pas expliquer mon travail en petit nègre. « Une bonne nouvelle, hein ? » me dit-elle. J’attends la suite. Ne vient qu’un mot : « Bientôt. » Mais ces yeux ne s’allument pas. Venue avec les siens pour, à ses racines, y préférer nos miettes, un luxe en regard de ce qu’elle a du quitter, sa terre, son pays mort ? « Bientôt… Bientôt… » Elle s’appuie d’un hochement de tête entendu. Elle me dit encore « Famille quelqu’un malade ? Quelqu’un fâché toi ? Ta mère ? » Je dis que ma mère va bien. Elle pousse un soupir. Elle répète que je suis fatiguée, très fatiguée. Et puis d’un coup, elle s’attendrit : « Encore des enfants, et une fille ! Oui ! » Elle n’avait pas étalées les cartes sur la table rugueuse du café, ce Rendez-Vous des Amis. Elle les tenait au creux de ses paumes noires, épuisés bouts de carton, glissés, l’un l’autre, et encore l’un l’autre, sans jamais quitter ses serres. Je l’ai remerciée, posé trois euros devant elle, puis ma main sur son bras. Elle ne s’est pas levée. Elle s’est tournée vers sa voisine opposée, de l’autre côté de la table. « Deux euros » disait-elle encore, « Deux euros », et son jeu de tarots, blotti entre ses doigts, n’avait plus, comme elle, rien qui rappelle une couleur, si ce n’est, peut-être, celle des ombres…


Septembre 2002 [Veiller à la machine - nouvelles]

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Published by SRT - dans Inédits
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