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Romancière, poète

 

 J'air

 

Dernière fin du monde avant le matin

 

24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 16:00

 

La dernière chose dont je me souviens du monde d’avant le basculement, c’est que j’étais dans mon bureau, chez moi, à mon ordinateur, en train d’écrire. Je n’ai rien senti. Je me suis simplement réveillée allongée par terre dans ce couloir éclairé de vulgaires ampoules blanches reliées entre elles par un fil. J’ai pensé que je rêvais. Bien sûr, j’avais reconnu l’endroit, mais puisque je rêvais, la rationalité n’était pas de mise aussi je ne m’étais inquiétée de rien et avais commencé tranquillement à vaquer en attendant de me réveiller. Je n’étais pas tellement surprise que mon inconscient m’ait amenée là, étant donné ce que je venais de vivre ces derniers temps. Je m’attendais donc à trouver également l’habitant des lieux et en inspectais chaque pièce, non sans, je l’avoue, une certaine nonchalance mêlée de méfiance informelle. La nonchalance pour le caractère strictement subjectif de la scène vécue, laquelle étant un pur produit de mon imaginaire, elle n’existait donc pas, pas plus que les éventuels antagonistes que je pourrais y rencontrer. La méfiance, en raison de ce que l’histoire réelle m’avait appris de l’individu, par déductions autant que par ressentis, ces derniers m’ayant suffisamment bouleversée pour que je sache à quoi m’en tenir. L’appartement était vide. Mais prudence. Un rêve glisse et rien n’y est jamais acquis.

 

Combien de temps s’était-il écoulé depuis ma dernière visite véritable ici ? Environ quatre mois, si ma mémoire onirique de substitution ne me trompait pas quant à la période de l’année pendant laquelle j’étais censée être, à présent, en train de dormir. Nous étions l’été. C’est cela. Hier soir, la moi réelle avait du aller se coucher comme d’habitude après avoir passé un bon moment dans son petit bureau, et c’était bien août. Donc, cela faisait presque quatre mois que nous ne nous étions pas vus. À ce point de mes considérations, je tombais en arrêt sur le tapis masseur épousant l’un des coins de son salon. Il me semblait que cet objet avait, depuis, été remplacé par un canapé, parce qu’un jour récent, en regardant les photographies que l’une de ses amies avait publiées dans un magazine, en était une qui avait été prise en ces murs, j’avais reconnu la pièce. La chose me troublait. Normalement, mon inconscient aurait du avoir enregistré l’information qu’un canapé avait ici remplacé le tapis. Je l’avais vu sur la photo et je m’en étais clairement fait la réflexion. Alors, et même si je n’y avais jamais remis les pieds, pourquoi me ressortait-il une version obsolète de cet appartement ? Tout en continuant à explorer les lieux, je constatais que tout, depuis la configuration des meubles jusqu’aux éclairages en passant par les plus menus bibelots, m’était présenté exactement tel que c’était lors de mon dernier passage, à l’aube du printemps dernier. Aussi, je me bornais à déduire que l’explication en était psychologique, les fonds de l’inconscient humain étant, comme chacun le sait, insondables, possible que le mien devait avoir de bonnes raisons. Il y avait là quelque chose que je n’avais pas résolu, avec cet homme, avec ce que nous avions fait, et si mon rêve me ramenait à ce jour gris où la neige était tombée en mars, dans sa maison même, telle qu’elle était alors, cela signifiait que j’étais là où il fallait pour trouver l’apaisement. Mais que faire à présent ? Il n’était pas là. Aucune glissade onirique n’était encore survenue. Il n’y avait, sans doute, qu’à patienter. Il allait forcément arriver quelque chose. Je m’allongeais sur le tapis pour attendre et, de là, remarquais ma veste rouge à capuche accrochée au perroquet entre l’entrée et la porte du salon. Oui. Tel que c’était, exactement. Je l’attrapais et m’en couvrait le corps, seulement vêtu de mon jeans aux striures de sable en trompe-l’œil, de mon soutien-gorge noir dentelé et de mes mitaines en fausse laine noire, ainsi que j’étais habillée, ici et il y a quatre mois dans le monde réel.

 

C’est en m’éveillant pour la deuxième fois dans cet endroit d’un naguère que seule mon imagination avait pu recréer si parfaitement, que l’inquiétude commença à m’envahir. Certainement, sont des rêves où l’on rêve qu’on rêve et qu’on se réveille à l’intérieur d’eux-mêmes. Pourquoi pas ? Combien de fois, lors de fins de sommeils au petit matin après avoir arrêté la sonnerie du réveil plusieurs fois de suite, me suis-je rendormie pour rêver qu’il était temps de me réveiller et de me lever si je voulais éviter d’arriver en retard à mon travail ? à dire vrai, c’est même l’un de mes plus grands classiques. En fait, si j’avais du revivre en rêve ce réveil-ci plus d’une fois, c’est à l’état de veille, ensuite, en m’en remémorant les bribes, que cela aurait du me frapper. Mais pas là, pas maintenant, pas comme ça dans le corps même du songe ! Aussi, tout semble tellement vrai. Oui, le principe du rêve est qu’il paraît réel, tout autant que s’il n’en était pas un. Or, je sais que je rêve, puisqu’il y a toujours ce tapis, puisque je porte les vêtements d’hiver d’alors, puisque rien n’a changé ici alors que je sais pertinemment que c’est impossible ! Et puis, je ne sens pas les variantes généralement propres à l’onirisme. Tout est parfaitement clair, carré, posé. Le fait est que je m’étais allongée sur ce tapis, où je me suis assoupie, et que je m’y réveille comme si de rien n’était. Rien ne s’est passé entre-temps, semble-t-il. Personne n’est venu. Le décor n’a pas bougé d’un poil. On se croirait presque dans la réalité tellement l’enchaînement des événements y ressemble. Ou plutôt, ne ressemble pas au climat d’un rêve. Alors et maintenant ? Je ne vais pas me rendormir encore en attendant je ne sais quelle glissade hypothétique ? J’avais un truc pour me réveiller, quand je savais que j’étais en train de dormir, si mon rêve m’effrayait. J’avais conscience d’avoir toujours un bras passé sous un flanc pendant mon sommeil. Ma main était ankylosée par cette position et il me suffisait de me concentrer pour la sentir, appelant les picotements dans mes doigts et, reprenant ainsi contact avec mon corps physique, la scène s’effaçait et je me réveillais. Cela va bien fonctionner aussi cette fois-ci. Je tendais mon bras gauche devant moi et me concentrais sur ma main, guettant l’arrivée des fourmis dans ses veines.

 

Rien. Aucune sensation. Tout est désespérément normal. Voilà un rêve qui dure son temps et qui ne veut pas finir. Qui sait ? En attendant, qu’est-ce qui m’empêche de… Mais au fait, quelle idée de faire ici comme si je n’étais pas chez moi ? Habituellement, dans un rêve, je ne me serais jamais posé ce genre de considération. Dans la réalité, oui, évidemment. Mais dans un…

 

Quelque chose ne tourne pas rond. Même mes pensées ne rejoignent pas celles, syncopées, d’un moi en train de rêver. Je pense comme en réalité, de manière suivie et cohérente et, surtout, avec les mêmes inhibitions. Puisque cette scène n’existe pas, puisque ce n’est pas réellement chez lui mais dans mon cerveau que tout ceci se passe, qu’ais-je donc à m’inquiéter de ce que je peux y faire ou même y laisser comme traces ! Je suis libre ! Je suis dans mon rêve à moi ! J’ai compris ! C’est donc à moi qu’il revient de trouver ce que je dois trouver, et je ne sortirai pas de cette séquence tant que je resterai là à me poser toutes ces questions.

 

La télévision ne donne que des parasites. Je ne trouve pas le téléphone. Et l’un des écrans de l’ordinateur ne me présente que trois pages, qui tournent en boucle lorsque j’actionne la souris. Les trois pages qu’il m’avait fait voir quand j’étais venue. Curieux. C’est comme si cet ordinateur ne savait rien faire d’autre que sortir ces trois images-là. Pas de connexion, pas plus de messagerie. Icônes inexistants. Applications hors d’accès. Si toutefois ils existent dans cette machine. Mais je sais que oui. C’est son ordinateur. Et il s’en sert, comme tout un chacun ! Nous avons communiqué par courrier électronique donc il y a tout ce qu’il faut, c’est obligé. Aurait-il posé une sécurité ? Faut-il un mot de passe ? Mais, même dans ce cas, une fenêtre devrait s’ouvrir pour me le demander, ce mot de passe. Il devrait au moins y avoir un endroit où il m’est stipulé que les choses sont hors d’atteinte, un message d’erreur, un bip quelconque, n’importe quoi ! Seulement, il n’y a rien. Rien ! Cet ordinateur n’est pas normal. Le clavier, bien que branché en apparence, ne semble pas relié à l’unité centrale puisque mes touches restent sans le moindre effet. Et, avec la souris, il n’y a pas moyen d’avoir autre chose que ces trois mêmes pages qui n’offrent même pas le bureau de la machine, mais qui correspondent à trois adresses Internet, trois pages de sites en ligne ! Enfin… en ligne au début du mois de mars.

 

Dans l’évier, deux assiettes, quelques couverts et verres attendent d’être lavés. En me retournant, je bouscule sans le faire exprès la bulle en verre de la cafetière qui se brise en tombant sur le parquet de la cuisine. Peu importe ! Je vais visiter le réfrigérateur, dont la porte est, comme il se doit, couverte d’aimants fantaisie récoltés dans les paquets de céréales du petit déjeuner du fils de monsieur et représentant la carte du monde à laquelle il manque toujours la moitié de l’Afrique, des morceaux d’Amérique du Nord et un tout petit bout d’Australie. Je retrouve entre les grilles les différents légumes frais et autres réjouissances qui avaient composé notre repas d’alors, ainsi que d’autres denrées d’usage… La salle de bains ne me réserve nulle surprise. La chambre et les toilettes non plus. Il n’y a que ce couloir, si vide, si blanc sous ses ampoules allumées, dans lequel nous avions passé le maximum de temps, qui me rappelle à un semblant d’aventure. Mais, désert et muet, de lui aussi, le mystère reste entier.

 

Réflexion faite, et si je m’en tiens à ce que les psychologues affirment de nos jours, pour interpréter un rêve, il ne faut rien négliger, nul détail, fut-il le plus insignifiant qui soit. Donc, cette cafetière éclatée au sol, après tout, ne serait-elle pas un signe ? Le café symbolise bien le… C’est cela ! Il y a quelque chose avec ça. Si je l’ai fait tomber au sol, cela signifie quelque chose !

Je retourne à la cuisine au pas de course.

 

 

 

[Grise - extrait des rejets-chutes au montage ; in fonds de tiroir - années 00]

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Published by SRT - dans Inédits
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